Le bruissement du papier et des désirs de Sarah McCoy

Sarah McCoy, Le bruissement du papier et des désirs, Editions Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2019

LE_BRUISSEMENT_DU_PAPIER_ET_DES_DESIRS_hdQuel plaisir de retrouver la plume de Sarah McCoy ! Et ce roman est encore plus spécial car elle nous renvoie à nos lectures enfantines, extrait un personnage d’un roman mondialement connu, Anne… la maison aux pignons verts de Lucy Maud Montgomery, et nous raconte son adolescence. Elle nous amène à comprendre pourquoi elle va devenir cette femme droite et juste dans l’œuvre de Lucy Maud Montgomery. Chapeau bas !

Nous sommes sur l’île du Prince-Edouard au large du Canada, en 1837. Marilla Cuthbert a 13 ans et vit avec sa mère qu’elle adore, son père, un peu bourru, et son grand frère Matthew. Alors que les hommes s’occupent de la ferme, Marilla aide sa mère enceinte avant la délivrance qui lui permettra de retourner à l’école et de passer son diplôme de fin d’étude. Son béguin pour John Blythe, son amitié pour Rachel White, si différente d’elle, son attachement de plus en plus fort pour sa tante Izzy, marquent ces quelques mois d’insouciance. Un drame vient l’endurcir et l’amène à s’ouvrir de plus en plus aux événements qui se trament au Canada. La rébellion n’est pas loin, alors même que les événements aux USA, avec les prémices de la guerre de Sécession, passent les frontières canadiennes. Elle ne peut ne rien faire face au sort des Noirs, mais se doit de rester fidèle à ses idées et celles de sa famille. C’est une jeune Marilla, courageuse, juste et droite que nous découvrons dans ce très beau roman.

L’idée de Sarah McCoy est très bonne : écrire l’adolescence de personnages d’un roman culte écrit par un autre auteur bien des décennies plus tôt. Mais si elle est bonne, elle aurait aussi pu être dangereuse en dénaturant l’essence même du roman original ou en laissant les amoureux du premier auteur sur leur faim ou dubitatif quant au style ou l’histoire racontée… Mais Sarah McCoy a réussi à ne pas tomber dans ces écueils et nous offre un préquel réussi, au style parfait collant à celui de Lucy Maud Montgomery. Marilla aurait pu vivre toutes ces choses et ceci expliquerait parfaitement ce qu’elle est devenue dans Anne… la maison aux pignons verts. Mais elle réussit également à se détacher de l’œuvre originale et permet à des lecteurs qui ne connaîtraient pas les romans de Montgomery d’apprécier cette lecture, complètement indépendante de cette « suite ».

Marilla Cuthbert est un personnage fascinant et extrêmement attachant. Malgré les nombreux coups durs de la vie, elle parvient toujours à se relever avec dignité et force. Elle fait face, autant à ses erreurs, à ses regrets et ses blessures qu’aux épreuves. De plus, si on n’est pas toujours d’accord avec ses idées, sa manière toute personnelle de les exposer la rend encore plus grande, car le bien-être de tout un chacun passe avant tout. Elle ressemble beaucoup à sa tante Izzy qu’il est très agréable de découvrir dès les premiers chapitres. Le père et le frère, Mathew, tous deux des taiseux, sont travailleurs et justes, tranquilles et droits. Et c’est un peu le cas pour tous les personnages rencontrés : John Blythe, auquel on ne peut que s’attacher, le maître d’école, Rachel qui, malgré sa frivolité, va s’avérer être toujours présente pour Marilla. Et c’est le cas pour la majorité des habitants du village d’Avonlea sur cette île encore sauvage.

Par le parcours de Marilla, on découvre aussi comment s’est construit le Canada, la révolte face à un système qui ne laisse que trop peu la parole au peuple, l’amour porté encore et toujours à la Reine Victoria, avec un souhait fort pour beaucoup de s’en affranchir. La jeune Marilla va aussi très vite être confrontée à des enfants noirs cachés dans des orphelinats car recherchés par leurs maîtres blancs, et ce même au-delà de la frontière canadienne. Et les lois canadiennes étant encore très flous à ce sujet, leur sort est plus que précaire. Le désir de Marilla d’aider, et pas qu’en cousant des châles de prières, va très vite prendre forme. C’est passionnant de découvrir tous les stratagèmes mis en place par les esclaves affranchis pour protéger ces esclaves en quête de liberté – et on retrouve là l’un des sujets de prédilection de Sarah McCoy, qu’on a pu découvrir dans d’autres de ses romans.

En façonnant une Marilla si humaine, si altruiste, si juste et droite, et ce dès son adolescence, on comprend mieux la Marilla d’âge mûr des romans de Lucy Maud Montgomery – mais également de la série Netflix Anne with an E si vous n’aviez pas fait le lien. Et il en va de même pour le personnage de Matthew. Les écueils et les épreuves de sa jeunesse en ont fait un homme tendre mais discret, taiseux et solitaire.

Sarah McCoy a réussi le tour de force de compléter l’œuvre de Lucy Maud Montgomery avec beaucoup de douceur, de respect mais surtout sans la dénaturer. Une petite madeleine de Proust !

Ma note : 4/5

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