Rubiel e(s)t moi de Vincent Lahouze

Rubiel est moiDeux garçons, deux vies, deux destinées parallèles. Peu de choses les relie, et pourtant… Un roman sur la construction de soi, l’adoption et la double identité. Un roman fort et beau. Un roman à lire. Vite.

D’un côté, il y a Rubiel. Jeune orphelin colombien, il décide de quitter l’orphelinat pour affronter la Rue le jour où son meilleur ami et partenaire de chambrée est adopté par des Français. Le voici qui se retrouve abandonné à lui-même, à devoir se débrouiller pour survivre face à la violence des gangs d’enfants et des narcotraficants. Son chemin semé d’embûches l’emmènera à découvrir des joies simples mais aussi ce qu’il y a de pire dans l’Homme.

De l’autre, il y a Vincent. Vincent est né sous le nom de Rubiel en Colombie mais a été adopté par des Français qui l’ont rebaptisé Vincent. « Je suis né en Colombie, à la fin de l’année 1987, mais je n’ai commencé à vivre qu’en 1991. » Voici une phrase qui dépeint bien Vincent, qui, dans un registre plus autobiographique, va nous conter sa vie, sa construction dans un pays étranger, tiraillé entre sa nouvelle famille et son frère et sa sœur biologiques adoptés par une autre famille française, entre son identité colombienne et la nouvelle française, ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre, les accidents de la vie, les copains, les copines.

Parlons d’abord de Rubiel, petit garçon de quatre ans qui part à l’exploration des rues de Medellin, déjà trop grand pour son âge, encore fragile mais obligé de survivre comme il peut en terrain hostile. La misère qui nous est décrite, ces enfants unis en bandes pour voler et survivre, qui se font la guerre pour un territoire, puis l’entrée en jeu des narcotraficants les recrutant dans leur commerce, font froid dans le dos. C’est difficile à imaginer de chez nous, et pourtant… Des enfants confrontés à la drogue, au manque, à la violence et à la mort : voilà le quotidien du petit Rubiel. Et l’auteur a cette maîtrise incroyable qu’à aucun moment il ne nous apitoie. On est horrifié mais aucun pathos ne suinte de sa plume. Peut-être parce que les personnages que rencontre Rubiel sont vrais et attachants, plein de fêlures et incroyablement vivants. Les années passants, Rubiel ne restera pas à Medellin, vivra mille et une choses, rencontrera de belles personnes, tombera et se relèvera. C’est un parcours hors norme, un personnage comme on en rencontre peu que nous propose Vincent Lahouze.

Quant à Vincent, si sa vie en France présente moins de misère et de cruauté, il rencontre d’autres formes de difficultés. On parle souvent de construction identitaire pour les enfants adoptés, l’auteur de par son expérience toute personnelle nous le fait comprendre en nous immergeant dans sa vie, dans ses combats, ses amitiés. Depuis sa petite enfance où la langue fut un barrage toute sa vie, tout le monde persuadé qu’il maîtrisait l’espagnol alors qu’il ne parlait plus la langue, où il fut longtemps perçu comme différent malgré le changement de nom, jusqu’à sa construction en tant que jeune adulte, l’auteur nous fait part de toutes les difficultés. Celles liées à son adoption et ses origines, mais aussi celles liées à tout être humain : affronter l’adolescence, la perte d’un amour, se remettre d’un accident. Parce que si ce que vit Vincent n’est pas aussi dur que ce que vit son binôme en Colombie, il n’en reste pas moins que la construction de soi quand on est orphelin reste complexe, ajouté aux difficultés que rencontre n’importe quel adolescent.

Le parallèle entre Rubiel et Vincent est troublant, et la construction du roman est telle qu’on se pose des questions sur leur identité propre jusqu’à la fin où on finit par comprendre. Dans un mélange des genres parfait, l’auteur parvient à nous transcender sur des histoires dures, bouleversantes, que ce soit pour l’un ou l’autre garçon, dans des registres bien différents. Réussir à rattacher le petit garçon laissé en Colombie à l’âge de 4 ans avec celui ayant grandi en France est le complexe enjeu de ce roman. Et de par la construction, le style d’écriture et ces jeunes gens si attachants, l’auteur réussit le miracle de nous faire toucher du doigt le processus de construction identitaire qu’il a dû vivre et le complexe enjeu d’une adoption. Chapeau bas.

Un premier roman remarquablement maîtrisé, du premier mot au dernier, une fin qui renvoie aux origines de l’histoire pour conjurer le passé et faire la paix. Un combat difficile que semble avoir gagné l’auteur. On l’espère pour lui.

Ma note : 5/5

Vincent Lahouze, Rubiel e(s)t moi, Editions Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2018

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