Ghachar Ghochar de Vivek Shanbhag

Vivek Shanbhag, Ghachar Ghochar, Buchet-Chastel, Paris, 2018

Ghachar Ghochar n’est pas un livre comme les autres. Court, incisif, tendre, complexe, sous forme de parabole, il nous décrit en moins de deux cent pages la vie d’une famille typique en Inde, qui vit à Bangalore. Un roman maîtrisé, qui nous happe, tout en finesse.

Le narrateur est assis au coffee house de Bangalore. Il attend sa commande, attend que l’énigmatique serveur Vincent s’approche de lui. Il ne sait s’il doit lui parler de ce qui le préoccupe. Avec ses réponses laconiques mais toujours adéquates, le narrateur a peur que la réponse ne soit que trop dure à encaisser. Petit à petit, le jeune homme retrace sa vie, et surtout celle de sa famille. Entouré d’une mère autoritaire, d’un père juste et un peu effacé, d’une soeur au caractère très fort et d’un oncle ambitieux, il grandit dans une certaine pauvreté. Jusqu’à ce que son oncle finisse ses études et se lance, avec l’argent épargné du père, dans une société commerciale d’épices. Idée fabuleuse puisqu’elle leur apporte la richesse ! Déménagement, plus d’inquiétudes matérielles et d’invasion de fourmis, un mariage avantageux possible pour Malati, mais aussi pour le narrateur, un poste tranquille pour ce dernier. A ce point tranquille qu’il ne sait qu’y faire et se transforme en client très régulier du coffee house où il devient un très bon buveur de café. Mais cet argent providentiel va faire éclater les rôles de chacun. Appa, le père, perd son rôle de père nourricier, Amma, la mère, son rôle de cuisinière et de gestionnaire du foyer. Tout finit par être imposé au narrateur, femme et travail, sans qu’il ne s’y retrouve, sans qu’il ne comprenne ce qui arrive. Cette petite famille qui vivait tranquillement, droite et honnête, voit cet argent entrer à flot et tout emporter sur son passage…

Le narrateur se souvient de tout ce qui l’a amené ce jour-la dans ce café. Et il essaie de comprendre. Comprendre comment il en est arrivé là, ce qui se cache derrière leur équilibre familial. Sans aucun jugement, nous nous laissons entraîner dans des souvenirs difficiles mais plein d’une tendresse familiale et d’une solidarité à toute épreuve. A tel point que l’argent ne peut casser cette solidarité, mais va, par contre, mettre à mal la droiture de la famille. Parce que les frontière bougent, et alors qu’ils avaient subi les manques, ils ne veulent pas que des profiteurs viennent leur prendre leurs biens. Et ce, quitte à faire preuve de méchanceté, d’indifférence et d’égoïsme. Car l’argent va indéniablement changer cette famille.

En plus de l’influence néfaste de l’argent venu d’un seul coup, c’est aussi du statut de la femme qu’il est question dans ce roman. Que ce soit Malati,  Anita, la femme du narrateur, Amma, ou encore « l’amourette » de l’oncle, on ne peut que remarquer leurs caractères forts, mais aussi leur place instable dans cette société en pleine mutation mais emplie de traditions. Elles restent libres, mais pleines de colères face à toutes les injustices, les changements et les difficultés auxquelles elles sont confrontées. Le changement de revenus de la maison met Amma dans une situation où elle n’est plus tout à fait essentielle au bon déroulement du quotidien. Si Malati réussit à divorcer à moindre frais, c’est bien grâce à la richesse et à l’aide de son oncle, et non grâce à ses droits. Quant à Anita, elle est ulcérée face au statut de son mari qui n’est qu’un directeur fantoche et ne peut accepter qu’il ne travaille pas réellement, quitte à gagner moins d’argent, et ce dans une famille dont elle ne partage pas les valeurs de nouveaux riches. Leurs situations montrent leur fragilité et leur peu de place dans cette société indienne, qui cependant va devoir faire face à leur colère et leur insoumission. 

L’auteur est un merveilleux conteur, qui nous dépeint avec brio une famille qui connaît une chance inouïe, mais peut-être pas si miraculeuse que cela. Car dans les dernières lignes, on comprend enfin ce qui tracassait réellement le narrateur. Et c’est bien ce changement de statut de sa famille, sa position négligeable au sein d’une entreprise dont il connaît finalement peu les tenants et aboutissants, la protection coûte que coûte des siens, au mépris des autres, qui va tout faire basculer. Coup de grâce et maestro de l’auteur : ne jamais nous dire ouvertement ce qui se trame mais nous le laisser entendre, nous le faire deviner, comme le fait quotidiennement le serveur Vincent.

En somme, en moins de deux cent pages, l’auteur nous dépeint habilement et très finement une Inde en pleine mutation, une famille bouleversée par une richesse inattendue qui va renverser le rôle de chacun dans la famille, qui va redistribuer les cartes pour le pire et le meilleur. Une belle parabole, à l’écriture maîtrisée, qui se lit en quelques heures.

Ma note : 4/5

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