La nuit introuvable de Gabrielle Tuloup

Gabrielle Tuloup, La nuit introuvable, Philippe Rey, Paris, 2018

la nuit introuvableLa nuit introuvable n’est pas vraiment un roman comme les autres : court, à l’écriture incisive, il nous conte une histoire somme toute assez banale mais qui prend une dimension toute autre grâce au traitement de l’auteur. On suit avec délectation les destins de deux personnages blessés par la vie, jusqu’à comprendre ce qui a vraiment joué contre eux. C’est bien ficelé, bien écrit et intelligent.

Nathan vit en Slovénie depuis la mort de son père. A presque quarante ans, il n’a jamais réussi à se lier à sa mère qui l’a toujours laissé de côté. A tel point que Nathan s’est convaincu que sa mère n’avait plus assez d’amour pour lui, après avoir tout donné à son mari. Heureusement que ce dernier fut un bon père. Le jour où il reçoit une requête de la voisine de sa mère le priant de venir voir cette dernière lors d’un de ses passages à Paris, Nathan est tenté de ne pas y aller. Mais il finit par s’y rendre et trouve sa mère diminuée, atteinte d’Alzheimer. Avant que la maladie ne fasse trop de ravage, elle a confié huit lettres  à la fameuse voisine. A chacun de ses passages, il devra rendre visite à sa mère et aura droit à une missive. Pas emballé de prime abord, il finit par s’y plier. Il fait alors la connaissance par ces lettres de la jeune femme qu’a été sa mère, elle-même attachée à une mère diminuée, qui a vécu une jeunesse pas toujours facile, au gré de rencontres plus ou moins avisées. Elle lui conte tout, avec sincérité, ses erreurs et ses victoires, ses chances et ses espoirs. Et il comprend. Parce que se cachent dans ses lettres les raisons qui ont amené cette mère à délaisser son petit garçon. Les raisons qui font que Nathan est ce qu’il est : seul après un divorce, s’attachant à des femmes avec qui ça ne pourra fonctionner. Et si cette dernière volonté d’une mère peu aimante était le plus beau cadeau qu’elle pouvait faire à son fils avant de partir afin qu’il parvienne enfin à se construire ?

En cent cinquante et une pages, Gabrielle Tuloup parvient à l’exploit de nous conter une histoire complexe, bien ficelée, aux personnages parfaitement construits et denses. Une histoire loin d’être bâclée ! On y ressent tout le désarrois de Nathan, sa colère, sa tristesse, sa solitude, son mal-être. Et on sent sa lente remontée à la lecture des lettres de sa mère Marthe. On comprend dès le départ cet homme blessé avec lequel on compatit, on est avec lui, « dans son camp », face à cette mère peu aimante qui lui laisse un goût amer dans la bouche. Et comme lui, on s’insurge face à cette manipulation, ce jeu des lettres contre visites, comme si elle se jouait de lui, comme si elle l’obligeait à ne pas la laisser seule afin d’espérer des réponses qu’il n’est même pas certain d’avoir à la fin de sa lecture. Mais comme lui, on est intrigué, on veut quand même savoir.

Marthe est un personnage complexe, qu’on ne connaît que par Nathan. Dans les lettres, on rencontre une vieille dame qui a un regard vif et sans concession sur sa jeunesse, qui sait également distiller le suspens comme personne. On ne sait où elle veut en venir en parlant d’une de ses rencontres amoureuses compliquées avant sa rencontre avec son mari Jacques. Et si à un moment donné, on a bien une idée de ce qui attend Nathan, Gabrielle Tuloup parvient à nous surprendre et à nous détromper complètement ! Parce que, ce qui se cachent dans les lettres de Marthe, c’est avant tout une grande souffrance qu’elle dépeint crument et sans concession, ce qui rend ce personnage éminemment touchant. La plus belle victoire de l’auteur est sans conteste d’avoir réussi à dépeindre une histoire si commune et à la fois exceptionnelle avec une vraie retenue dans les émotions. Elle ne tombe jamais dans le pathos, ce qui rend son roman encore plus beau.

Surtout que le passé de Marthe se mêle à son présent, à sa maladie, ses pertes de repères, ses confusions, prenant Nathan pour Jacques, et à la difficulté de s’occuper d’une personne atteinte d’une telle maladie. Et là encore, l’auteur parvient à nous émouvoir de son sort sans jamais tomber dans des excès, en restant à chaque instant dans un ton juste, digne, réaliste, et qui nous donnent de fait l’impression que Nathan et Marthe pourraient tout à fait exister tels quels.

Et tout cela est possible grâce à l’écriture très particulière de Gabrielle Tuloup qui nous conte le chassé-croisé d’une mère et de son fils, en quête d’une mémoire bientôt effacée. Ses phrases sont courtes et incisives, ses mots justes et vrais, sans emphase et envolée. On est dans le réel. Et quand on sait qu’elle fut championne de slam, on comprend mieux son écriture. En peu de pages, elle parvient à nous conter une vraie histoire dense, aux personnages étoffés et complexes.

Ce roman est une vraie pépite, lue en quelques heures et qui nous touche au cœur. Bien écrit, aux personnages saisissants, à l’histoire plus vraie que nature et touchante au possible, je ne peux que vous conseiller avec ferveur le premier roman de Gabrielle Tuloup.

Ma note : 5/5

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