Motel Lorraine de Brigitte Pilote

Brigitte Pilote, Motel Lorraine, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2017

Motel-LorraineMotel Lorraine n’est pas un roman comme les autres, tant par le choix de la narration que les thèmes qui y sont abordés. Sans parler des personnages ! Un roman qui ne laisse pas indifférent !

Nous sommes en 1977 à Memphis. Sonia vient d’y débarquer avec ses deux filles. Elle change souvent de ville, de manière aléatoire en pointant le doigt sur une carte. Elle parle de « destin », ce qui se comprend quand on sait qu’elle est diseuse de bonne aventure. La voilà donc, fuyant Montréal. Arrivée à Memphis, se loger devient problématique : la seule chambre qu’elle trouve à louer est située au Motel Lorraine, chambre 306, celle-là même où Martin Luther King fut assassiné en 1968. Sonia et ses deux filles, Lou, rebelle dans l’âme et Georgia, à la jolie voix, sont les premières occupantes de cette chambre depuis le drame qui continue de marquer la ville qui peine à se relever de cette tragédie. Dans ce contexte compliqué, toutes trois cherchent leur place dans ce monde devenu fou, en essayant de laisser le passé derrière alors qu’il continue à influer sur leurs décisions.

Dans ce roman, il n’est pas question d’action, de folle histoire autour de ces trois personnages, mais avant tout de saisir une ville à un instant T et les personnes qui la peuplent. Parce que ce roman, c’est avant tout un entrecroisement de nombreux personnages, tous un peu cabossés par la vie qui évoluent dans cette ville qui est devenue un symbole peu reluisant.

Les personnages sont fascinants, que ce soit Sonia et sa fille Georgia, qui ferait tout pour plaire à sa mère et surtout à sa sœur, Lou, qui se rebelle contre cette vie imposée par sa mère, mais aussi Lonzie au passé troublé par la mort de Luther King, photographe talentueux qui va entrer dans la vie de Lou, Aaron Eagle, son patron qui a eu confiance en lui et qui cherche à tout prix à l’aider, Jacqueline, femme de ménage au motel Lorraine ou encore Grace, chef de chorale à l’église qui mène son monde à la baguette. Tous ont leurs fêlures, et cela peu importe leur couleur de peau – l’auteur sème d’ailleurs le doute à ce sujet puisqu’elle ne le précise directement à aucun moment et c’est à nous de récolter les indices nous permettant de savoir ce qu’il en est. Leur passé vient tous les hanter et il leur est bien difficile de regarder l’avenir avec optimisme. Si ce n’est Georgia, la lumineuse Georgia, qui mange trop pour faire plaisir à sa mère qui a trop souffert par le passé de manque de nourriture, et qui espère devenir une grande chanteuse et avoir son nom au dessus des portes de l’église.

La force de ce roman, ce qui le rend si différent des autres mais peut être un peu perturbant, c’est bien la narration choisie par l’auteur. Chaque court chapitre suit un personnage en particulier, ce qui est précisé. Parfois le chapitre est écrit à la première personne, pour Lou ou Jacqueline par exemple, parfois à la troisième, pour Grace notamment. On fait également des sauts dans le temps, ce qui nous permet d’en apprendre un peu plus sur ces personnages, sans que ce que nous apprenons n’influe directement sur le cours de l’histoire. Les personnages n’en sont que plus profonds. On ne sait où l’auteur va nous mener, et c’est intriguant. Cela pourrait décourager, mais l’attachement qu’on porte aux personnages nous donne envie de savoir jusqu’où ils vont aller. La trame narrative tend vers le festival du coton et la chorale de la Pentecôte, on s’en doute assez rapidement. Mais en quoi ces deux événements vont influer sur la vie des deux jeunes filles que l’on suit principalement, voilà la grande inconnue.

L’auteur ne nous laisse pas sur notre faim, puisque des bonds temporels en 1982, puis en 2000, nous permettent d’avoir un rapide point de vue sur les personnages. Mais comme l’auteur réussit à nous surprendre à chaque instant, ce n’est pas par la voix des personnages auxquels on aurait pensé qu’elle nous dévoile leurs destins. Et c’est bien vu.

Ce roman est assez incroyable car il nous permet de nous projeter dans les années 70, dans cette ville de Memphis mythique, dans le tourbillon de Martin Luther King qui est peut-être l’un des personnages les plus importants de cette histoire, avec ce Motel Lorraine qui vit des lendemains difficiles après la mort en son sein de ce héros des temps modernes.

Chaque personnage est attachant et marquant, ce court roman est rythmé et bien écrit, la narration n’est pas conventionnelle et lui donne de la richesse. Un roman qui ne peut laisser insensible. Une jolie découverte.

Ma note : 4/5

2 commentaires sur “Motel Lorraine de Brigitte Pilote

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